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16mai18


«Qui se cache derrière le sulfureux Quim Torra, nouveau président de la Catalogne ?»


Selon l'historien Benoît Pellistrandi, le nouveau président catalan Quim Torra est une «marionnette» entre les mains de Puigdemont. Plus inquiétant, ce leLa Catalogne va être dirigée par l'un des meilleurs élèves de Carles Puigdemont, réfugié en Allemagne, et que la justice espagnole entend juger pour «rébellion» ou «sédition». Quoique extrêmement serrée (par 66 voix contre 65), l'investiture lundi après-midi du nouveau président de la Catalogne augure une nouvelle ère de confrontation entre le gouvernement central et les sécessionnistes catalans. Quim Torra, 55 ans, a aussi clamé son intention de défier l'exécutif de Mariano Rajoy. Selon lui, il est urgent de «construire la République catalane» et d'«entamer un processus constituant» pour mettre fin aux liens unissant l'Espagne et cette région turbulente. Et ce, même si les sondages indiquent qu'une grosse moitié des 7,5 millions de Catalans sont opposés à l'indépendance.

Front dégarni, lunettes proéminentes, celui qui est à la fois avocat, éditeur et écrivain a invoqué le «1-0», autrement dit le 1er octobre 2017, journée pendant laquelle les séparatistes catalans avaient organisé un référendum d'autodétermination illégal, puni par les forces de l'ordre espagnoles à coups de charges policières. Aux yeux de Quim Torra, c'est le «kilomètre zéro» à partir duquel la «Nouvelle République de Catalogne doit se constituer». Tout comme Carles Puigdemont, le nouveau chef de l'exécutif régional accorde toute la légitimité «au peuple catalan», et aucune à l'Etat espagnol.

«Des charognards, des vipères, des hyènes»

L'élection de Quim Torra à la tête de la Catalogne est le fruit des circonstances précaires. Alors que Carles Puigdemont, en qui son camp voit «le président légitime en exil», ne peut fouler le sol espagnol sans atterrir immédiatement en prison, il fallait trouver un candidat acceptable. Pour les sécessionnistes, le choix n'était pas facile, car la plupart des dirigeants sont ou bien à étranger - en Suisse, Allemagne, Belgique et Ecosse - ou bien derrière les barreaux, accusés par le tribunal suprême de «rébellion», «désobéissance» ou «malversations de fonds publics». Un véritable casse-tête, après la courte victoire des sécessionnistes aux législatives de décembre.

Le choix de Quim Torra présente plusieurs avantages pour Carles Puigdemont qui, depuis l'Allemagne, entend piloter la politique catalane : il lui est totalement fidèle - Torra ne cache d'ailleurs pas qu'il incarne la voix de son maître -, partage son souhait ardent de divorcer de l'Espagne («un Etat oppresseur et anticatalan»), et surtout, a un casier judiciaire vierge. A la différence de l'état-major séparatiste, il n'a aucune expérience politique.

Quim Torra est avant tout un idéologue, qui ne cache pas sa haine de l'Espagne. «C'est un xénophobe suprémaciste», résume Inés Arrimadas, chef de file de Ciudadanos, la formation espagnoliste qui a récolté le plus de voix aux législatives de décembre. Les autres leaders non sécessionnistes partagent cette opinion. Quim Torra a d'ailleurs dû s'excuser pour plusieurs tweets incendiaires dans lesquels il prête aux Espagnols tous les défauts de la terre. Dans un article publié en 2012 dans le journal catalan El Món, il les comparait à des «charognards, des vipères, des hyènes, […] des bêtes chez qui toute expression de catalanité provoque des phobies».

Marionnettiste à distance

Dans une récente entrevue à TV3, la télévision publique régionale contrôlée par le camp indépendantiste, il s'est également excusé pour avoir affirmé que «les Espagnols sont tout juste bons à voler». Comprendre : la Catalogne serait victime d'une «spoliation fiscale» orchestrée par Madrid de l'ordre de 9 milliards d'euros annuels - un argument battu en brèche par la plupart des formations politiques du pays. La spécialité de Quim Torra n'est toutefois pas l'économie, mais l'histoire. A l'en croire, la chute de Barcelone, le 11 septembre 1714, lors de la guerre de succession entre la dynastie des Habsbourg et celle des Bourbon - gagnée par ces derniers - marque le début de la sujétion de la Catalogne.

Le nouveau président sait que son pouvoir est «temporaire», lié à des «circonstances exceptionnelles». Une façon pour lui de reconnaître que le marionnettiste à distance reste Carles Puigdemont. Ce dernier a déjà fait savoir que deux de ses fidèles lieutenants, Elsa Artadi et Pere Aragonés, eux aussi au casier judiciaire vierge, seront les personnes clés du nouveau gouvernement catalan. L'avenir proche demeure très incertain. «Je suis ouvert au dialogue, a dit Mariano Rajoy. Mais au moindre écart légal, nous saurons être intraitables.»ader ouvertement nationaliste puise son inspiration dans la Yougoslavie de Milosevic ou l'Italie de Mussolini.

Après cinq mois de blocage politique, la majorité indépendantiste du Parlement de Catalogne a enfin été en mesure d'investir un président de la Généralité. Quim Torra, né en 1962, élu député pour la première fois lors des élections du 21 décembre dernier, sans aucune expérience de gestion mais une trajectoire de militant de la cause nationaliste, est devenu président de la Généralité.

Institutionnellement, Quim Torra est président de la Généralité à tous effets. Politiquement, il est un pion dans le jeu de l'ancien président Puigdemont.

De manière symbolique et hautement significative, Carles Puigdemont a interdit à son successeur d'utiliser le bureau présidentiel du Palais de la Généralité! De même, le gouvernement régional qui sera formé a été négocié entre Carles Puigdemont, sa coalition Junts per Cat, et Esquerra Republicana de Catalunya (la gauche républicaine nationaliste). Le mardi 15 mai, en signe ostensible d'allégeance à Puigdemont, Quim Torra s'est rendu à Berlin pour rencontrer «le président légitime». De même, le président du Parlement, Roger Torrent, n'a pas sollicité d'entrevue avec le roi Philippe VI pour l'informer de l'élection de Torra, comme le veut l'usage. Car c'est à la suite de cette information, que le roi signe le décret qui valide cette élection parlementaire.

Si avec cette désignation, le régime d'exception qu'entraînait l'application de l'article 155 de la constitution prend fin et les institutions catalanes retrouvent leur autonomie, on le voit, le bras de fer institutionnel se poursuit.

Un nationalisme suprémaciste

L'élection de Quim Torra a suscité une vive émotion dans le camp non nationaliste. L'avocat et agitateur culturel a derrière lui une abondante production d'écrits dans lesquels il dénonce tout à la fois l'inculture, la paresse, la voracité et le goût du vol des Espagnols. Une incroyable suite de clichés tout simplement racistes! Certes, lors de son discours de candidature à l'investiture, il a présenté des excuses aux Espagnols pour ses propos et ses tweets insultants. Il n'empêche: sa vision de l'Espagne et de la Catalogne privilégie la rupture plus que l'entente. Pour Enric Juliana, directeur adjoint de La vanguardia et sensible au catalanisme politique, «Joaquim Torra est un homme intellectuellement imprégné de l'esprit des années 1930, un nationalisme de droite, agressif».

Il y a plus grave. Quim Torra est un admirateur des pires tendances du nationalisme catalan. Il éprouve pour Estat Catalá, un mouvement politique des années 1930 qui s'est compromis tout à la fois avec le fascisme mussolinien et le nazisme, une grande ferveur.

Ces pages d'histoire de la Catalogne renvoient aux manifestations de l'avant-guerre civile. Y trouver une inspiration et des exemples ne peut qu'inquiéter.

De plus, Quim Torra estime que, depuis le 27 octobre 2017 et l'application de l'article 155 en Catalogne, la région vit «une crise humanitaire». Il estime que les prisonniers politiques et «l'exil» de responsables politiques traduisent cette crise humanitaire. Si l'on peut estimer que reprocher à Torra ses admirations historiques est lui faire un procès d'intention, on peut cependant légitimement s'inquiéter d'un rapport fantasmé avec la réalité. Oser parler de «crise humanitaire» en Catalogne au moment où au Moyen Orient (Syrie, Gaza, Irak, Yemen, Lybie) ou en Afrique (Congo), des millions de personnes, notamment des enfants, sont exposés à la maladie et la mort, voilà qui disqualifie un responsable politique. La Catalogne n'est pas le centre du monde et la souffrance catalane n'est pas celle que prétendent dénoncer les nationalistes.

Pour ma part, j'ai éprouvé une grande inquiétude à voir les nationalistes s'emparer de l'exemple yougoslave pour évoquer les évolutions futures de la Catalogne et de l'Espagne. Soyons juste: ils ne prônent pas une guerre civile, mais ils excipent du cas yougoslave pour justifier d'une possible sécession et d'un éclatement de l'Espagne. La Yougoslavie serait plus un précédent qu'un exemple… Il n'empêche: le précédent n'est guère convaincant. Avant de comprendre ce que fut le conflit yougoslave, les noms de Milosevic ou de Karadzic nous étaient inconnus. Torra est un nom d'inconnu comme l'était Puigdemont il y a deux ans.

Benoît Pellistrandi, Agrégé d'histoire et ancien élève de l'École normale supérieure, Benoît Pellistrandi est professeur en classes préparatoires au lycée Condorcet à Paris et spécialiste de l'histoire espagnole. Il a notamment publié Histoire de l'Espagne, des guerres napoléoniennes à nos jours chez Perrin en 2013.

[Source: Par Benoît Pellistrandi, Le Figaro, Paris, 16mai18]

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